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21 novembre 2014

Mommy, de Xavier Dolan

Film canadien de Xavier Dolan, sorti le 8 octobre 2014, avec Anne Dorval, Antoine Olivier Pilon et Suzanne Clément.

L'histoire : Une veuve mono-parentale hérite de la garde de son fils, un adolescent TDAH impulsif et violent. Au coeur de leurs emportements et difficultés, ils tentent de joindre les deux bouts, notamment grâce à l’aide inattendue de l’énigmatique voisine d’en face, Kyla. Tous les trois, ils retrouvent une forme d’équilibre et, bientôt, d’espoir.

Mon avis : Lorsque se profile une soirée en solitaire, j'aime bien parfois me faire un cinéma. Je ne prévois rien, à peine le film, je regarde juste si quelque chose me tente au moins un peu. Cette fois-ci, le film de Xavier Dolan me tentait énormément par le sujet et par les critiques qu'on pouvait en lire. Aussi parce que j'avais voulu voir Laurence Anyways sans que j'ai pu encore assouvir cette envie. Beaucoup moins par contre pour son Prix du jury obtenu à Cannes. C'est que je n'aime pas trop les prix...

Première impression, dans les toutes premières minutes : oulaaa, il va falloir s'accrocher un peu pour l'accent canadien ! Si on retrouve quelques mots de français, les sous-titres sont indispensables. Mais il m'a fallu un bon moment d'adaptation pour couper mon oreille des mots de français que je pouvais entendre et qui me faisait croire à tord que je pouvais me passer de les lire.

Xavier Dolan est un réalisateur, scénariste, et parfois acteur, qui fait beaucoup parler de lui en ce moment. Il faut dire qu'il a du talent pour un jeune homme de seulement 25 ans. Une bande son qui a forcément eue un écho chez quelqu'un de ma génération (beaucoup lui auront reproché son choix d'une chanson de Céline Dion d'ailleurs) ; une mise en scène faisant la part belle aux visages ; un effet visuel lors de la projection qui, s'il peut être bien évidemment qualifié de facile, n'en est pas moins bien trouvé et tout à fait évocateur de ce sentiment de liberté que peut ressentir Steve. Tout cela participe à une tension qui tient le spectateur pendant plus de deux heures.

Pris séparément, les personnages de Die et Steve ne sont pas vraiment attachants. Pourtant, l'alchimie entre les deux est flagrante. La mère, en pleine dégringolade, aime son fils qui la perd toujours un peu plus. Malgré une toute nouvelle loi de ce Canada fictif de 2015 sur l'abandon de la parentalité, elle se refuse à baisser les bras. Steve est capable d'une vraie tendresse, s'attache follement. Et Die doit composer avec ce futur homme, déjà fort, qui peut à tout moment perdre le contrôle de lui-même. Pourtant, le réalisateur réussit l'exploit de les montrer comme des êtres pour lesquels une lueur d'espoir est toujours présente. Kyla, qu'on sent taraudée par une souffrance terrible, va les accompagner quelques temps sur leur chemin.

Un film qui a su me toucher et me donne vraiment envie de voir ce Laurence Anyways ou encore Tom à la ferme de ce réalisateur si jeune.

19 novembre 2014

Le lièvre de Vatanen [Arto Paasilinna]

L'auteur : Né en avril 1942, Arto Paasilinna est un écrivain finlandais, autant de livres que pour le cinéma, la radio ou la télévision. Il a dans sa jeunesse exercé différents métiers comme bûcheron ou flotteur de bois, avant de devenir journaliste.

L'histoire : Vatanen est journaliste à Helsinki. Alors qu'il revient de la campagne, un dimanche soir de juin, avec un ami, ce dernier heurte un lièvre sur la route. Vatanen descend de voiture et s'enfonce dans les fourrés. Il récupère le lièvre blessé, lui fabrique une grossière attelle et s'enfonce délibérément dans la nature.

Mon avis : Est-ce parce que je ne suis pas une adepte du nature writing que ce roman ne m’a guère plus emballée que cela ? Pourtant, on ne peut pas dire que ce soit mauvais et les sujets traités sont tous évocateurs, même 40 ans après.

Le lièvre de Vatanen est avant tout une ode à la nature. Avec un humour doux-amer, Paasilinna nous livre une fable écologique, où il n’y a pas d’intrigue mais plutôt une succession d’aventures cocasses, des tranches de vie. En s’enfonçant dans la forêt, son lièvre sous le bras, Vatanen entraîne le lecteur dans la découverte de la Finlande, du Sud au Nord, de ville-mégalopole en petite cabane dans les bois. C’est une vraie découverte de la géographie du pays et la carte en début de livre est une bonne idée pour permettre au lecteur de suivre la progression des protagonistes.

De nombreux thèmes relatifs à la Finlande sont abordés : le rapport à la nature et aux animaux (le lièvre bien sûr, la vache qui vêle, l’ours, le corbeau) ; la politique et les religions ; la solitude si difficile à acquérir (Vatanen est perpétuellement dérangé dans sa retraite). Vatanen se défait davantage de son ancienne vie au fur et à mesure qu’il remonte vers le Nord. C’est un voyage sans retour, comme le montrera son passage à Helsinki vers la fin du roman.

Je parlais d’humour doux-amer, car les scènes prêtes à faire sourire mais il y a toujours une forme de douleur présente. Comme un empêchement à être heureux car l’être humain porte en lui-même à la fois du bon et du mauvais. Pour être touchée, j’aurais aimé soit plus de tendresse pour les personnages dans l’écriture de Paasilinna, soit plus de drôlerie dans les aventures. Et je constate l'auteur a le parcours exactement inverse de Vatanen, à croire qu'il regretterait presque sa vie.

Le lièvre de Vatanen, d'Arto Paasilinna
Traduit par Anne Colin du Terrail
Folio
Février 2009

18 novembre 2014

Challenge Livra'deux Pal Addict

Faurelix est venue me trouver pour me proposer un tout nouveau challenge. Enfin, quand je dis "tout nouveau", je me comprends : il l'est pour moi, pas pour beaucoup d'autres qui le connaissent depuis quelques temps déjà. Il s'agit de Livra'deux pour Pal Addict.

Le concept ? Choisir dans la PAL du binôme 3 livres qui nous parlent, parce qu'on les a aimé, parce qu'on les a dans sa propre PAL, parce qu'ils nous intriguent, parce qu'on souhaite avoir l'avis de l'autre dessus... Quelque soit la raison, tant qu'on l'explique. Le binôme dispose alors de 3 mois pour lire un des ces trois livres sélectionnés.



Une fois ceci dit, place à la sélection de Faurelix donc :

Kafka sur le rivage de Murakami, qu'elle a beaucoup aimé malgré un début difficile.
Le garçon d'à côté de Katrina Kittle, un livre qui traine chez elle depuis trop longtemps, et qui continue de lui faire envie sans qu'elle ne saute le pas.
L'appel du coucou de Robert Galbraith, un livre qui l'intrigue, parce qu'elle le croise souvent et qu'il semble avoir du succès.


J'ai choisi de lire Le garçon d'à côté de Katrina Kittle. D'abord, parce que c'est celui qui m'inspire le plus. Ensuite, parce qu'il est moins gros que L'appel du coucou et que je ne me sens pas de tenter en ce moment la lecture d'un Murakami. Enfin, je me dis qu'en lisant rapidement ce premier roman, je m'assurerai d'avoir rempli le challenge et que, peut être, je tenterai la lecture d'un deuxième dans le même laps de temps.

17 novembre 2014

Exposition : Dessins du studio Ghibli


Le sous-titre de l'exposition est "Les secrets du layout pour comprendre l'animation de Takahata et Miyazaki". Cela a son importance car, de fait, l'exposition montre une étape très précise de la conception d'un anime Ghibli. Je m'attendais à retrouver divers objets, de la maquette aux croquis, un peu comme pour l'exposition Pixar. Ici, ce ne sera que des dessins !

Layout du Château dans le ciel
Il y a d'abord le planning, puis le scénario, suivi du storyboard et des layout. Ensuite seulement nous entrons dans la réalisation proprement dite avec animation, traçage et gouachage, imagerie numérique, montage, son et finalisation.

Layout Le voyage de Chihiro

Le layout correspond à la composition de l'image. Figure donc sur ces dessins à la fois la taille des éléments, l'angle de la caméra, le cadrage, le point de vue, la vitesse de défilement et les mouvements de chaque éléments...

Layout Le Voyage de Chihiro - on voit apparaître les indications de mouvement (BG Follow) et les éléments désolidarisés du décor (Book)
Une fois passée la première salle explicative du concept, les salles présentes tour à tour les grands anime du studio : Nausicäa, Le château dans le ciel, Mon voisin Totoro, Kiki la petite sorcière, Porco Rosso, Si tu tends l'oreille, Le tombeau des lucioles, Souvenirs goutte à goutte, PomPoko, Mes voisins les Yamada, Princesse Mononoke.

Layout Mon voisin Totoro - le personnage principal est dessiné en rouge pour signaler que c'est lui qui est animé
La salle dédiée aux layout du Voyage de Chihiro est impressionnante, présentant plus de 600 dessins ! Mais l'audioguide indique tout de suite au visiteur qu'il en faut au moins le double pour réaliser un long métrage.



On continue avec Le château ambulant, Ponyo sur la falaise, La colline aux coquelicots, Kié la petite peste, Conan le fils du futur, Sherlock Holmes, Le vent se lève et Le conte de la princesse Kaguya.

Une exposition intéressante mais un peu longue. Une fois les explications données au tout début sur la lecture d'un layout, et les applications sur les premiers dessins analysés, le reste est de la redite. Et, malgré tout l'amour que j'ai pour les anime des studio Ghibli, une heure et demie plus tard je fatiguais d'être encore dans les dessins crayonnés. Je note par contre un effort sur les explications : l'audioguide guide (comme son nom l'indique) le visiteur. Il est inclus dans le prix de l'entrée qui est déjà assez chère (et a augmenté depuis l'année dernière !). Et entre le prix et le monde faramineux malgré une visite à l'ouverture un lundi, ce musée va entrer de plus en plus dans ma liste noire des musées à éviter.

Informations utiles :

Du 4 octobre 2014 au 1er mars 2015
Du lundi au vendredi, de 11h à 19h, nocturne le vendredi jusqu'à 22h et le samedi et dimanche de 10h à 20h

Art Ludique, le Musée
34 quai d’Austerlitz 75013 Paris
info@artludique.com

Tarif normal : 15,50 €
Tarif réduit : 12,50 €

Site du musée Art Ludique ici

14 novembre 2014

Éloge des frontières [Régis Debray]

L'auteur : Régis Debray, né en septembre 1940, est un haut fonctionnaire français, écrivain et universitaire.

L'histoire : En France, tout ce qui pèse et qui compte se veut et se dit « sans frontières ». Et si le sans-frontiérisme était un leurre, une fuite, une lâcheté ?

Partout sur la mappemonde, et contre toute attente, se creusent ou renaissent de nouvelles et d’antiques frontières. Telle est la réalité.

En bon Européen, je choisis de célébrer ce que d’autres déplorent : la frontière comme vaccin contre l’épidémie des murs, remède à l’indifférence et sauvegarde du vivant.

D’où ce Manifeste à rebrousse-poil, qui étonne et détonne, mais qui, déchiffrant notre passé, ose faire face à l’avenir.

Mon avis : Voici une lecture assez loin de mes habitudes ! C’est ce qui arrive lorsque, après avoir terminé mon roman sur le chemin aller vers le boulot, je dis à mon chef « C’est trop bête, je n’ai plus rien à lire pour le retour ». Pas de problème, ni une ni deux, il retourne dans son bureau et en revient avec ce petit livre qui serait parfait juste pour le retour.

Il s’agit du texte d’une conférence donnée à Tokyo le 23 mars 2010 par Régis Debray. On comprend vite le propos. Effacer les différences, c’est produire de l’indifférence. Tracer une frontière, explique l’auteur, est la condition sine qua non pour disposer d’un espace à organiser, donc pour rendre possible une organisation, quelle qu’elle soit. La frontière est perméable et évolutive ; elle a existé de tout temps et sous différentes formes. Il n’y a pas d’intérieur sans l’existence même de la notion inverse d’extérieur.

Cette réflexion est intéressante, et on n’en attendrait pas moins d’un tel auteur. Après, j’ai quelques inquiétudes sur l’accueil que certains pourraient faire à ce livre, vu le contexte actuel assez chargé en France aujourd’hui, où les questions sur l’immigration divisent, où l’Europe qui essaie de se construire est mise à mal ; où les droits essentiels de chacun sont discutés à coup de manif géante dans les rues…

Debray dénonce un peu trop facilement encore la mondialisation et l’anglicisation. Ou comment enfoncer des portes ouvertes… Certaines allégations sont également discutables. Par exemple, il existe des peuples qui sont identifiés (au sens qu'ils ont une identité) au-delà d’un concept de territoire bien délimité. Le tout est saupoudré parfois de psychologie à deux balles :

« Quand on ne sait plus qui l’on est, on est mal avec tout le monde – et d’abord avec soi-même » p°58

« L’Europe a manqué prendre forme : ne s’incarnant en rien elle a fini par rendre l’âme » p°64

Et se tourner en permanence vers le passé est une réflexion assez limitée à mon goût. Pourquoi ne pas oser des modèles encore jamais imaginés ?

Éloge des frontières, de Régis Debray
Gallimard
Septembre 2012

12 novembre 2014

Noces de cire [Rupert Thomson]

L'auteur : Né en novembre 1955, Rupert Thomson est un écrivain britannique.

L'histoire : Florence, 1691. Zummo est un sculpteur de génie qui crée des statues de cire si délicates qu'elles semblent avoir pris vie. Il a fui sa Sicile natale pour trouver refuge dans une ville vérolée par la corruption, aveuglée par l'austérité, où les citoyens les plus riches assouvissent leurs désirs les plus pervers. Convoqué par le grand-duc qui lui a commandé une Vénus de cire grandeur nature, Zummo parcourt les ruelles labyrinthiques à la recherche d'une femme suffisamment parfaite pour servir de modèle. Mais la Toscane regorge de secrets et de dangers. La torture et les exécutions vont bon train, et, lorsqu'on trouve le cadavre d'une jeune femme sur les bords de l'Arno, le sculpteur commence à croire que le vice prend sa source à la cour des Médicis. Tout en poursuivant sa création, essayant d'insuffler la vie à sa Vénus de cire, il se demande si cette femme parfaite va le mener à son salut ou à sa perte.

Mon avis : Ce roman, je l’ai choisi déjà par envie d’un roman historique mais également parce que la quatrième de couverture me laissait espérer une ambiance un peu à la Pietra Viva de Leonor de Recondo, où j’aurais pu plonger avec délice et grâce à une jolie plume dans la composition d’un chef d’œuvre. Si je n’ai pas trouvé dans ce roman exactement ce que j’attendais, je n’ai pourtant pas été déçue pour autant.

D’abord, parce que j’ai croisé ici des personnages qui ont réellement existé. J’ai donc pu avec plaisir me ruer sur internet à la présentation de chacun pour enquêter sur « sa vie-son œuvre » : Marguerite-Louise d’Orléans, Cosme III de Médicis grand-duc de Toscane et Gaetano Zumbo. J’aime cette façon détournée de se cultiver et d’apprendre un peu plus de l’Histoire. Attention tout de même, il s’agit bien ici d’un roman de fiction et non d’une biographie complète ou même exacte sur une tranche de vie de l’artiste sculpteur. À ce que j’ai cru comprendre, l’auteur prend d’ailleurs quelques libertés avec la réalité, mais qu’importe. L'Histoire rencontre l'histoire et les faits réels sont bien là : la répression des Dominicains, l'éruption de l'Etna, le mariage de Marguerite-Louis et Cosme...

Ensuite, parce que l’auteur arrive à décrire une ville de Florence à la fin du XVIIe siècle qui tient la route. On y sent en filigrane une lutte des puissants, chacun ayant le territoire. On y croise l’austérité imposée aux plus pauvres par des grands qui ne respectent pas ce rigorisme et se croient au-dessus des lois qu’ils édictent. La morale et la religion sont les maîtres-mots, comme le terreau de la superstition et de la duperie. Car la décadence est bien là : les prostituées, le meurtre, la torture… Florence est une ville violente.

La narration où les récits s’imbriquent les uns dans les autres avec parfois des sauts dans le temps peut déstabiliser. Zumbo imagine parfois ce que certains personnages font ou rêvent loin de lui. Mais cela donne au livre un certain charme. Il suffira au lecteur d’être un minimum attentif à l’histoire qui lui est contée pour s’y retrouver.

L’histoire est par contre moins centrée sur le travail de sculpteur de cire que ce que je ne l’imaginais. Recherche de l’inspiration, de technique de moulage, de matériau propre à faire de la cire ou à la colorer… tout ceci ne représente qu’une infime partie du livre au final. La Vénus que le grand-duc de Toscane commande en secret à l’artiste est alors davantage un prétexte pour mettre en lumière ses œuvres habituelles beaucoup plus torturées et sombres. Art et médecine n’ont jamais été aussi proches, le contexte social obligeant néanmoins à prendre d’infinies précautions.

Un roman qui se lit facilement et qui est intéressant : que demander de plus ?

Noces de cire, de Rupert Thompson
Traduit par Sophie Aslanides
Denoël
Septembre 2014

10 novembre 2014

Louvre #9 : La Victoire de Samothrace

La Victoire de Samothrace, dont je vous avais déjà parlé, a fait l'objet d'une restauration récente. A nouveau visible depuis cet été, la statue est toute belle et toute propre. Exceptionnellement je vous propose donc un avant/après.

La Victoire de Samothrace en 2012

La Victoire de Samothrace en 2014
Découvert sur l’île de Samothrace au XIXe siècle, ce monument représente la déesse messagère de la Victoire se posant sur la proue d’un navire. Datant du IIe siècle avant J.-C., c’est un chef-d’œuvre de la sculpture grecque. La restauration a permis de nettoyer la totalité du monument, composé de marbres de natures différentes. La statue a été descendue de sa base en forme de bateau, les 23 blocs qui composent le bateau et le socle ont été démontés, nettoyés et quelques fragments restés en réserve ont été réintégrés. Le bloc en ciment placé entre la statue et le bateau a été supprimé, car il est certain maintenant que sa présence est scientifiquement infondée.

Au passage, l'escalier Daru qui accueille la Victoire de Samothrace fait lui aussi l'objet d'une restauration, qui se poursuit jusqu'en 2015.

Plus d'informations sur le site du Louvre: http://www.louvre.fr/restauration-de-la-victoire-de-samothrace-et-de-l-escalier-monumental

07 novembre 2014

La moustache [Emmanuel Carrère]

L'auteur : Emmanuel Carrère, né en décembre 1957, est un auteur, scénariste et réalisateur français. Il commence sa carrière comme critique de cinéma et publie son premier livre en 1982. Depuis 1993, il n’écrit plus d’œuvres fictionnelles. La moustache, sorti en 1986, est donc un roman « de jeunesse ».

L'histoire : Un jour, pensant faire sourire votre femme et vos amis, vous rasez la moustache que vous portiez depuis dix ans. Personne ne le remarque ou, pire, chacun feint de ne l'avoir pas remarqué, et c'est vous qui souriez jaune. Tellement jaune que, bientôt, vous ne souriez plus du tout. Vous insistez, on vous assure que vous n'avez jamais eu de moustache. Deviendriez-vous fou ? Voudrait-on vous le faire croire ? Ou quelque chose, dans l'ordre du monde, se serait-il détraqué à vos dépens ? L'histoire en tout cas finit forcément très mal et, d'interprétations impossibles en fuite irraisonnée, ne vous laisse aucune porte de sortie. Ou bien si, une, qu'ouvrent les dernières pages et qu'il est fortement déconseillé d'emprunter pour entrer dans le livre. Vous voici prévenu.

Mon avis : Ce roman est ma première incursion dans l’univers d’Emmanuel Carrère, auteur français pourtant connu mais que je n’avais jamais eu l’occasion de découvrir. C’est chose faite aujourd’hui grâce aux éditions Folio que je remercie. Renouvellerai-je l’expérience ? Pas sûr. Non pas parce que le livre est mauvais, mais plutôt parce qu’il m’a mise vraiment mal à l’aise. Je m’explique.

Le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, décide, comme une blague, de se raser la moustache. Sauf que ni sa femme Agnès, ni ses amis et collègues ne semblent le remarquer. Si au début il pense à une machination montée par Agnès, très portée sur les blagues lourdingues et qui ne font rire qu’elle, il se rend compte très vite qu’il y a trop d’incohérences dans son quotidien. Les questions se multiplient, volent dans tous les sens, tournent en boucle alors que l’intégrité mentale du narrateur est en danger. Sa personnalité semble se déliter.

Sachez que vous n’aurez pas de réponses aux questions que vous vous posez pendant votre lecture. Cela ne m’a pas gênée (je le savais en entamant ma lecture) et j’ai même trouvé que c’était habile. Emmanuel Carrère laisse ainsi le lecteur seul juge de ce qui peut être vérité ou folie. Pour ma part, j’ai clairement opté pour une des deux solutions à la lecture des dernières pages. Mais je peux comprendre que certains ne sachent pas de quel côté pencher. Et encore une fois, cela créé un effet de miroir avec le personnage qui semble sombrer dans la folie : évidences et convictions n’existent plus ! La vérité existe-t-elle seulement ou n’est-elle qu’une perception totalement subjective ? Ces questions montrent à quel point la construction d’un être humain équilibré passe par le regard des autres.

Ce que je n’ai pas aimé me direz-vous ? Eh bien c’est justement le sentiment de malaise profond que cet effondrement des certitudes du narrateur a provoqué en moi. C’est super perturbant ! Le narrateur, et le lecteur à sa suite, n’a plus rien à quoi se raccrocher. Son quotidien est totalement chamboulé. Dans la deuxième partie du roman, le personnage prend en bateau et passe d’une rive à l’autre. Il reproduit inconsciemment un mouvement de balancier, miroir de ses propres pensées passant de l’acceptation de la folie au raisonnement le plus poussé pour démontrer sa santé mentale.En focalisant sur le narrateur Emmanuel Carrère génère une forte tension. Le sentiment de malaise qui m’a saisi est une preuve l’auteur a réussi son coup, c’est sûr.  Mais je n’aime pas beaucoup qu’on me fasse douter de ma santé mentale :)


La moustache, d'Emmanuel Carrère
Folio
Septembre 2013