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07 mai 2018

Gouverneurs de la rosée [Jacques Roumain]

L'auteur : Né en juin 1907 à Port-au-Prince et mort en août 1944, Jacques Roumain est un homme politique et un poète et écrivain haïtien. Il est le fondateur du Parti communiste haïtien. Gouverneurs de la rosée est publié à titre posthume en 1946.

L'histoire : Bien-Aimé et Délira, un vieux couple de haïtiens, attend depuis 15 ans son fils Manuel parti chercher du travail à Cuba. A son retour, celui-ci découvre son village divisé par d'anciennes querelles et une terre aride et désolée. L'amour qu'il porte à la belle Annaïse suscite des jalousies. Avec courage et obstination, il part à la recherche d'une source ; il finit par trouver l'eau et tente alors de réconcilier les deux clans rivaux ; au moment d'y parvenir survient un drame terrible...

Mon avis : La découverte de cette lecture, je la dois à Lelf qui, je ne sais plus à quelle occasion, me l’a conseillée fortement.

Tout commence dans un coumbite (travail agricole collectif) et se terminera, une fois le cercle clos, par un autre coumbite, dans le petit village de Fonds-Rouge. La vie y est devenue très difficile, au point que certains préfèrent s’exiler. C’est que les habitants ont commis une terrible erreur : ils ont ravagé la nature qui les entoure. En punition, celle-ci n’apporte plus l’eau qui leur est nécessaire. La pauvreté et la misère s’installent puis que la terre n’est plus fertile. L’eau absente est au cœur de tout, elle ravive les haines et amenuise l’espoir, compliquant la vie des habitants. Mais l’espoir n’est pas complètement perdu et s’incarne en Manuel, de retour après 15 ans d’absence.

Manuel a travaillé dans les plantations de canne à sucre cubaines, et il connait les techniques modernes d’irrigation. Il s’est éduqué sur le tas, en écoutant et en observant. Son retour va provoquer des chamboulements car il pointe du doigt l’action de l’Homme. Par leurs dissensions et leur incapacité à agir, ses compères sont tous coupables. Manuel est le seul à comprendre que la terre aride est la conséquence directe des actions des hommes et que seuls à nouveau leurs actions pourraient la rendre fertile. La faune et la flore ont désertées, mais ce ne sont pas à elles les fautives. Mais il refuse de se résigner et cherche assidûment des solutions. Pas à pas, il remue les mornes pour trouver une source.

S’il accepte les traditions de ses ancêtres, et les laisse pratiquer les sacrifices aux divinités locales, il embrasse la modernité dans ce qu’elle a de réfléchi : comment améliorer le quotidien sans bouleverser l’environnement. Il écoute la nature autour de lui et comprend ce dont elle a besoin pour revivre : il faudra payer le prix de la sueur et du sang. Même ainsi, il faudra aussi que les hommes passent outre leurs querelles et travaillent de concert. Pour cela, il leur offre un but : une fois trouvée, l’eau devra être acheminée puis gérée intelligemment. Chaque membre de la collectivité se retrouvera alors gouverneur de cette eau providentielle, source de toute vie.

Cette histoire qui revêt presque les habits d’un conte, à des échos dans notre société actuelle, où l’environnement déchire les passions et les Hommes n’ont pas encore trouvé à s’unifier dans ce combat. Elle est en plus servie par la plume magnifique de l’auteur, pleine de poésie de d’émotions, qui ouvre tout un monde à la lectrice que je suis.

"La poussière monte de la grand-route et la vieille Délira est accroupie devant sa case, elle ne lève pas les yeux, elle remue la tête doucement, son madras a glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée, dirait-on, de cette même poussière qui coule entre ses doigts comme un chapelet de misère : alors elle répète : nous mourrons tous, - et elle appelle le bondieu. Mais c'est inutile, parce qu'il y a si tellement beaucoup de pauvres créatures qui hèlent le bondieu de tout leur courage que ça fait un grand bruit ennuyant et le bondieu l'entend et il crie : quel est, foutre, tout ce bruit ? Et il se bouche les oreilles. C'est la vérité et l'homme est abandonné." (p°7)

Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain
Éditions Zulma
Octobre 2013

4 commentaires :

hélène a dit…

Un chef d'oeuvre à mes yeux ! quel texte fort !

Alex Mot-à-Mots a dit…

Deux avis conquis, je note.

XL a dit…

un texte fort et beau, à lire absolument, je confirme

La chèvre grise a dit…

@ hélène & XL : voilà, il ne faut pas passer à côté.

@ Alex Mot-à-mots : tu n'as plus qu'à le lire maintenant !